Constellation

Louis de Funès dans Constellation

Magazine Constellation N° 191 de mars 1964

Louis de Funès dans Constellation

Article dans le magazine Constellation

Article de 6 pages

Louis de Funès un comédien qui fait rire
Les fleurs, les radis, les petites laitues : des créations – côté jardin dont il n’est pas peu fier

Certains comiques, comme Fernandel ou Toto, portent leur emploi sur le visage : leurs traits sont un début de caricature et provoquent d’emblée le rire. Mais lorsqu’on voit « dans le civil » Louis de Funès, l’homme sans conteste le plus drôle de France, on découvre un monsieur inquiet, aux gestes brusques et à la mine préoccupée, voire renfrognée, presque sinistre. il ressemble à un chef comptable, à un proviseur de lycée, ou à un industriel du nylon, pas à un comique. Seulement, dès qu’il s’anime, son plissement de paupières, ses tremblements de doigts, les froncements de son nez chatouilleux créent, en un instant, le portrait-robot de l’authentique monsieur nerveux. Ses narines palpitent, les jambes lui démangent. Nous retrouvons immédiatement ce champion du tic, de la grimace soupçonneuse, de trapéziste du sourcil : Louis de Funès, le symbole parfait de l’instabilité moderne et de l’impatience furibarde, fait naître, en huit secondes de frémissement faciaux, le fou rire irrésistible.
C’est là sa force. Il nous amuse en incarnant des personnages grincheux, maniaques, tatillons, et dénués d’humour : des commissaires de police, des bouchers, des rois de la Bourse. Dans « la Grosse Valse », pièce à succès qui vient d’atteindre la 400è, Robert Dhéry lui a écrit sur mesure un rôle de douanier méfiant, qui terrorise les officiels d’Orly et punit ses hommes en les privant de bonbons. Au bout d’un moment, de Funès abandonne sur scène toute forme de dialogue, et se met à aboyer comme un roquet ou à bêler comme une chèvre. Dans « les Belles bacchantes », où il jouait le rôle d’un policier, il caquetait comme une poule. Cette volonté de désarticuler le langage, de se faire comprendre dans le charabia, trahit une angoisse moderne : l’homme devient une sorte de robot, ne communique plus avec ses semblables que par des monosyllabes.
« Vous comprendrez, dit de Funès, aujourd’hui il faut aller plus vite. Les maisons se construisent au chronomètre, les autos font du 150, et le public aussi comprend plus vite. Alors il faut accélérer, manger les mots, trouver des trucs et tchac ! faire surgir une étincelle. Si j’osais, je ferais un film entièrement en onomatopées. Au début, on me donnait parfois des dialogues un peu faibles ; alors, j’improvisais des bruits, des chuintements, des sifflements. Mais à présent, je voudrais donner dans le personnage de dessin animé : voyez Donald, on l’entend en américain, sans sous-titres, et l’on comprend tout ce qu’il dit. J’aimerais inventer une langue étrangère, un espéranto du rire. »
Tout en parlant, de Funès s’est levé, il marche de long en large, et, dressé comme un coq de toute sa hauteur qui est minime, il pare et esquive, danse ou trébuche, agrémentant ce qu’il dit de « Pof! » et de « Tchouc! ». « Vous comprenez (c’est encore un tic !) on peut tout faire, à condition que ce soit sincère. Je peux prendre ce fauteuil, le mettre en pièces, si je suis en fureur. Je peux alors le décortiquer et même le bouffer, ce sera excessif, mais ce sera vrai. Je veux, comme l’a écrit un de mes critiques, reculer les limites de l’outrance. Mais avec, pour moteur, le sentiment. Un monsieur qui traverse la rue, et qui exécute une petite danse comique ne fera rire personne. On dira : il est dingue. Mais un autre, auquel le vent arrache des doigts un billet de 100 francs, peut se jeter entre les autos, faire mille folies sur le trottoir pour récupérer son argent, et ce sera comique ! »
« Au fond, dit-il, ce que je fais, c’est du guignol. Quand j’étais gosse et qu’on me demandait ce que je réclamait au Père Noël, je disais déjà : Donnez-moi un guignol. Je suis né à Courbevoie, dans une famille aisée (j’étais le fils d’un diamantaire). J’ai joué au patronage, fait le pitre à l’école, puis au collège, et à 31 ans, sans avoir cessé de jouer, j’ai décidé de devenir comédien. »
« Je ne savais pas que je me fourvoyais dans une période noire : sept ans de malheurs ! J’ai fait tous les métiers, dont celui de pianiste dans les night-clubs, comme mon camarade Darry Cowl. Je prenais aussi des cours d’art dramatique, chez Simon. Un jour, un agent de théâtre me demande : Est-ce que ta barbe pousse vite ? Je réponds oui, alors que j’aurais dû dire le contraire : on m’engageait pour jouer (en travesti) le rôle d’une pleureuse dans ‘la Maison de Bernada’ – 250 francs par jouer ! On me prit tout de même, et je devais, chaque soir, me ruer hors d’une boîte où je pianotais, entrer sur scène en robe longue, avec un éventail, puis me précipiter de nouveau à 9h30 vers mon piano. J’ai aussi joué, dans ‘Winterset’, le rôle d’un clochard. Je n’avais qu’une seule réplique à dire : ‘Toujours le fric !’ C’est Max Révol qui m’a donné ma première chance dans ‘Quelques pas dans le cirage’ : j’y figurais comme Gaulois. Après cela, vous pouvez dire que j’ai eu une réussite sans histoire. Quand je touchais 2 000 francs, je pleurnichais jusqu’à ce qu’on m’en donne 2 500, et ainsi de suite. Je ne pensais qu’à une chose : agrémenter mes rôles. Si l’on me disait de faire du gris, je rajoutais un peu de noir, un peu de rouge et peut-être du jaune. »
Toute la France connaît son nom et son visage, tous ses films font de l’argent ; cependant, il ne se croit pas encore arrivé, il ne se prend pas pour une vedette. « Je n’ai pas encore de personnage, dit-il. Je suis un acteur de second plan qui est passé au premier. Un bon orfèvre, si l’on veut. Je veux faire du bon artisanat, et qu’on parle de moi comme d’un bon ‘gag-man’ irreplaçable. »
Il me donne un exemple de ce qu’il veut dire : « Un jour, pour montrer à Anouilh que nous n’étions pas de simples utilités, et que notre art apportait quelque chose à sa pièce, moi et toute la troupe, nous avons joué ‘Ornifle’ sans faire rire. Nous coupions le temps de chaque réplique, supprimions le mécanisme du comique, et ça devenait un drame épouvantable. Une autre fois, pour nous amuser, nous avons joué quelques scènes d’Oscar en tragique. Et cela marche à tous les coups. »
Un casse-croûte pour tuer le trac
« Parce que le comique, ça ne vient pas tout seul. Il faut un don au départ, mais aussi un travail énorme. Moi, je dois me mettre dans un ‘état comique’. Dix fois sur quatre cents, cela ne vient pas. Je n’ai pas envie de faire le clown, j’ai le cerveau comme embrumé. Il arrive aussi qu’on ait le cafard, qu’on reçoive une mauvaise nouvelle. J’ai eu des deuils terribles. Mon oncle est mort il y a trois mois ; deux heures après je jouais sur scène. Ma mère aussi est morte, mais le public qui a payé sa place n’a pas à le savoir. De temps en temps, la vision de mon malheur me revenait sur scène, mais il faut savoir se dédoubler. Les gens viennent au théâtre pour rire, et, croyez-le ou non, d’avoir payé, cela les aide à rire. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que les critiques devraient être invités avec les spectateurs payants. Les soirs de gala, on n’a que des rires d’amis (qui ne veulent rien dire) ou des rires de critiques, beaucoup plus rares. C’est le rire payant qui vous enlève le trac et qui vous fait du bien. »
Le trac ? Louis de Funès le connaît comme tous les comédiens. Avant d’entrer en scène, il consulte l’ingénieur du son. « Comment sont-ils ce soir ? » – « Ils sont snobs. » « A ce moment-là, je sais que je dois les attaquer au premier coup de ballon : tchac ! Le public peut être, selon les soirs, timide, fatigué, exubérant. Alors, il faut savoir le rattraper en douceur. Parfois, vous faites Paris-Brest, et lui, il est sur Bois-Colombes. Je me souviens q’un soir où je jouais à ‘la Tomate’, le Journal de Jules Renard, tout le monde s’est mis à rire aux mauvais moments. J’ai fini par m’apercevoir qu’il y avait, sous une table, un chien qui amusait tout le monde. Il a fallu que je change mon jeu pour enlever la vedette au chien. Voilà pourquoi je n’aime pas aller me voir au cinéma : ce n’est pas moi qui joue, le public prend le film comme il le veut. Au théâtre, je le gouverne, je le force à me renvoyer la balle. Seulement, certains soirs de générale, j’ai une peur terrible. Je m’imagine la salle vide, avec seulement un critique féroce et bête et deux ou trois personnes venues spécialement pour me jeter un sort. Alors, pour me détendre le diaphragme, je prends un bon petit verre de bordeaux, un bout de jambon et un morceau de pain grillé. Et, le moment venu, j’oublie tout, je suis même capable d’avoir le fou rire sur scène ! »
Chaque soir, au théâtre ou sur les plateaux de cinéma, de Funès réalise un véritable exploit sportif d’endurance et de punch. Dans ‘la Grosse Valse’, ce quinquagénaire endiablé dans un numéro américain, un flamenco torride (il est, c’est vrai d’ascendance espagnole), et s’envole dans les airs accroché à un fil, pour de vertigineuses acrobaties. A le voir, cependant, on ne lui donnerait pas l’énergie de soulver un fétu de paille. C’est qu’il suit un régime de champion. Il dort tard dans la matinée, déjeune d’un steak grillé avec des haricots verts, boit de l’eau. A 5 heures, il prend une tasse de thé, et fait une sièste de 6 à 8. Il entre en scène sans avoir diné. Lorsqu’il le peut, il part pour sa petite retraite campagnarde, à 60 kilomètres de Paris, afin de s’y livrer, comme sur la couverture de Constellation, aux joies du jardinage. Il cultive les fleurs, le potager, soigne les radis, les petites laitues, et se prend pour La Quintinie, le jardinier de Louis XIV, auquel le roi aimeait donner des ordres impossibles comme : « Il me faut des fraises en décembre ! »
Victime des chefs de bureau
De Funès vient de connaître un triomphe avec le film « Pouic-Pouic », de Jean Girault, pour lequel il a également tourné « Faites sauter la banque ». Il mise beaucoup sur ce jeune metteur en scène qui a un sens très développé du burlesque, et médite déjà pour « le Gendarme de Saint-Tropez ». Les projets ne manquent pas. Finis ces arrêts de travail qui, dans sa période noire, le laissaient en plan pour six mois. « Cela va mieux, dit de Funès, sans sourire. Il y a vingt ans, nous vivions à trois avec ma femme et mon fils dans une seule pièce de la rue de Miromesnil. Il y a du progrès, j’ai bon espoir. »
Il a pensé à écrire ses propres scénarios. « Tout procédé vieillit, il faut se renouveler, voyez Darry Cowl ! Cet excellent comédien a dû abandonner le bafouillage qui l’avait lancé. Si l’on veut être toujours à la mode, il faut rester dans un classicisme de base, faire rire avec la douleur, le mal aux pieds, ou l’avarice : j’ai joué Molière. J’aime parodier l’autorité, les hiérarchies. J’ai autrefois travaillé dans les écritures et j’ai eu à souffrir des chefs de bureau. Alors, les commissaires de police, les ministres, cela m’inspire. C’est des ondes, du vent, et j’improvise des discours inintelligibles, d’une voix enrouée. »
Déjà, de Funès grogne et hoquette, se lance dans un des ces monologues muets dont il est l’inventeur inimitable. L’inaction n’existe pas pour ce maître du gag, qui, dans l’inarticulé, le rauque, le marmonant, a trouvé non seulement un nouveau langage, mais quelque chose de l’aphasie moderne, de l’angoisse incommuniquée du petit homme devant les pièges multiples du monde mécanisé où il doit vivre.
Romain BERTRAND.

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